UNE FEMME SINGULIERE

Publié le par Biblinimes

 

 

Un demi-siècle après le film de Georges Franju qui valut à Emmanuelle Riva le prix d’interprétation au Festival de Venise 1962, Claude Miller revisite avec Thérèse Desqueyroux(Audrey Tautou) le mythe mauriacien par excellence. Belle occasion de (re)lire le roman éponyme paru en 1927. Qui, par sa « dense brièveté » (128 pages de la nouvelle édition de poche) miroite toujours, dans l’œuvre de François Mauriac (1885-1970), comme dans la littérature française du siècle écoulé, à la manière d’un diamant noir. Une écriture classique, mais envoûtante. Voici Argelouse, le pays de la soif, espace reclus de la Guyenne girondine chère à l’auteur bordelais : « …il faut marcher longtemps dans le sable avant d’atteindre les sources du ruisseau appelé la Hure. Elles crèvent, nombreuses, un bas-fond d’étroites prairies entre les racines des aulnes. » Et Thérèse Larroque, subjuguée par les milliers d’hectares de pins du tiède et mou Bernard Desqueyroux, s’enfermant par un mariage de convenance derrière « les barreaux vivants d’une famille ». Pour y « tourner en rond, à pas de louve, avec son œil méchant et triste »… Jusqu’à devenir la réplique de l’empoisonneuse romaine Locuste et, goutte de toxique après goutte, tenter d’écarter les murs d’une atroce prison bourgeoise. Où elle est « coupée de tout, de tous les côtés ». Créée par Mauriac au lendemain d’une Première guerre mondiale qui a accouché d’un nouveau monde, Thérèse Desqueyroux devient l’archétype (criminel ?) du non-conformisme et de la révolte contre les tabous. Ayant surmonté une double épreuve - du non-lieu judiciaire de complaisance pour éviter le scandale mondain à la séquestration conjugale au fond de la forêt landaise - émancipée enfin de sa province et de son milieu étouffant, cette femme singulière fait des lecteurs, selon le mot de Gide, des complices de sa liberté reconquise.

 

Michel Boissard

 

Thérèse Desqueyroux, F. Mauriac, Le Livre de Poche, 2012, 5,10 euros

 

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