articles La Gazette

Vendredi 6 novembre 2009

                                                            

 

Le mythe est tragique, les héros inoubliables, l’issue fatale. Assis sur les genoux des Dieux, jouant leurs destinées au bilboquet, voici Oedipe et Jocaste, le roi et la reine de Thèbes, en Béotie. Ces deux là, pour dire comme dans une pièce de Jean Anouilh, ils s’aiment. Vingt ans auparavant,  le jeune Œdipe, enfant abandonné à la naissance, a libéré la ville de l’emprise terrorisante du Sphinx. Souvenez-vous : quel est l’animal qui marche à quatre pattes le matin, sur deux pattes à midi, et sur trois, le soir ?  L’Homme, bien sûr, était le fin mot de l’énigme. Pour récompenser le vainqueur, on lui offre la main de Jocaste. Veuve du roi de Thèbes, Laios, tué par un passant sur une route.  Même relativement âgée, quel superbe parti pour un étranger, volontairement exilé de sa patrie d’adoption Corinthe… Parce que les Dieux lui ont révélé qu’il tuerait son père et épouserait sa mère ! Œdipe et Jocaste auront ensemble quatre enfants. Qui feront parler d’eux : Antigone,  les frères ennemis Eteocle et Polynice, Ismène… Cocteau a raison de dire que cette histoire est une véritable machine infernale. Car Thèbes, la ville aux cent portes, aurait tout pour être une cité heureuse. Si la peste ne s’y était mis. A cause d’un double crime impuni de parricide suivi d’inceste. On sait la suite : Œdipe a tué son père - Laios - sans le savoir, et sans le savoir épousé sa génitrice - Jocaste ! Pour se punir, il se crèvera les yeux. Ce qu’il ne veut pas voir, Jocaste, avant que de se pendre, va le démonter, le disséquer, l’analyser dirait notre bon vieux Freud… Cette femme, muette dés la tragédie de Sophocle, voici que par la grâce de cette belle pièce de Nancy Huston, elle parle. En reine malheureuse et en femme dominée. Pour toutes les femmes silencieuses de l’Histoire.

 

                                                                                                                                            Michel Boissard

 

Jocaste reine, N. Huston, Actes Sud, 2009, 12 euros -  Représentations du 15 au 18 décembre 2009 au Domaine d’O, à Montpellier.

Par Michel Boissard
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Vendredi 6 novembre 2009

                                          

 

Enseignant de lettres, Stéphane Giocanti fait sien l’aphorisme de Tocqueville : la France est le pays de la politique littéraire. En inférant qu’elle est aussi le pays où la littérature est politique. Mais  l’essai que voici est rarement transformé. Lors même que le sujet demeure le signe irrécusable d’une exception française. Laquelle est éclairée par ces phares du XIXe siècle : Victor Hugo et Emile Zola. Le premier administrant ses « Châtiments » à Napoléon-le-Petit depuis l’exil  à quoi le contraint un coup d’Etat. Le second inventant la prise de parti des intellectuels, dés lors qu’avec  l’affaire Dreyfus sont en cause la Vérité et la Justice.  S. Giocanti dresse une typologie de ces écrivains qu’il qualifie justement de « vaillants ». On y relève le nîmois Bernard-Lazare (1865-1903) qui éveilla précisément Zola au cas Dreyfus. Le bordelais François Mauriac (1885-1970) qui prit la défense des basques de Guernica assassinés par Franco.  Le montpelliérain Francis Ponge (1899-1988) qui fut agent de liaison de la Résistance en zone sud. René Char (1907-1988) le poète de Lisle-sur-Sorgue qui, sous le nom de « Capitaine Alexandre », dirigea les maquis de Durance. Ou encore le gardois André Chamson (1900-1983) dont l’œuvre fait rimer camisards et maquisards, tandis que l’auteur prend les armes dans la « Brigade Alsace-Lorraine » avec Malraux… A côté de ceux-là, souvent de manière approximative, on rencontre les « courtisans », faire-valoir du pouvoir en place : mais le nîmois André Fraigneau (1905-1989) et le catalan Robert Brasillach (1909-1945) sont surtout des Kollaborateurs… Et puis traiter Jean Paulhan de « prudent », c’est vouloir ignorer qu’il créa les « Lettres françaises », organe de la résistance intellectuelle ! Quant à classer pêle-mêle sous le vocable d’ « idéologues » les noms de  Romain Rolland, Maurice Barrès, Valéry, André Gide, Malraux, Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, c’est nier la dialectique créatrice qui unit  la littérature et la cité…

 

                                                                                                                                               Michel Boissard

 

Une histoire politique de la littérature, S. Giocanti, Flammarion, 2009, 20 euros.

 

Par Michel Boissard
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Lundi 26 octobre 2009

 

                                                 

 

 Cultivant l’art nîmois du biais  - considérer ensemble l’avers et le revers des choses  -  Jean Paulhan ne nourrissait pas de dilection particulière pour le très « entier » poète et dramaturge Paul Claudel (1868-1955). On imagine donc la surprise amusée du rédacteur en chef de la Nouvelle revue française (NRF) à recevoir cette goguenarde « Mort de Judas » que lui adresse en l’an de grâce 1933  le catholique auteur du « Soulier de satin »… Métamorphosé en « croquemitaine des punaises de sacristie » (J.L. Barrault). Le trésorier des douze Apôtres (mais oui, c’était sa fonction  parmi les Pêcheurs d’hommes !) nous apparaît comme un simple suiviste de « Qui-vous-savez » (le Christ). Parce qu’il « voulait savoir jusqu’où Il pouvait aller ». Féru de « curiosité scientifique ou psychologique » Judas se qualifie lui-même de cultivé. Très différent de ce Simon Pierre « aux bons yeux de chien affectueux »… Témoin, à la longue lassé,  des miracles du Maître ! « J’ai vu des scènes impayables :   un paralytique guéri, c’est un lion déchaîné ! » Quant à Lazare ressuscité « si l’on n’est même plus sûr de la mort, il n’y plus de société… » Le comble, c’est lorsque Marie-Madeleine - « cette dinde » - inonde les pieds augustes du parfum le plus coûteux...  Il n’y a plus à hésiter : livrons Jésus aux Pharisiens et au procurateur romain Pilate. Ils règleront l’affaire. « J’avais joué mon rôle, ce pourquoi j’étais né. » Or pour ce service rendu à l’Ordre, à l’Etat, à la Religion «on me jette trente deniers ! Après cela, il n’y avait plus qu’à tirer l’échelle. C’est ce que j’ai fait. »  En  devenant le « Judas pendu » du vénitien Tiepolo…

 

                                                                                                                                                    Michel Boissard

 

Mort de Judas / Le point de vue de Ponce Pilate, P. Claudel, André Versaille éditeur, 2009, 5 euros

 

                                                   

Par Michel Boissard
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Lundi 26 octobre 2009

 

Cet agrégé de philosophie a son nom tatoué sur le bras gauche du chanteur alésien Julien Doré, Nouvelle star 2007. Rejeton de famille aristocratique, l’un de ses ancêtres vota la mort de Louis XVI en 1793. Ancien directeur de la rédaction du Figaro, il y écrivit en 1982 le plus superbe et émouvant « tombeau » du poète Louis Aragon, membre du comité central du Parti communiste français. Ce normalien de la rue d’Ulm qui traitait le philosophe marxiste Louis Althusser de « camarade incomparable », reçut en 1975 une raclée musicale de Jean Ferrat pour avoir gémi sur la libération de Saigon par la Résistance vietnamienne… On n’en finirait pas d’énumérer les paradoxes qui tressent ensemble la vie et l’œuvre de l’écrivain et académicien Jean d’Ormesson (1925). Qui persiste et signe avec un nouveau et détonant recueil de chroniques journalistiques et littéraires. Bien que, selon Oscar Wilde, le journalisme soit illisible et la littérature pas lue !  Mais manifestant ici un goût du bonheur résolument stendhalien et la grâce d’écrire d’un émule de Chateaubriand. Qui nous vaut le panégyrique d’Edith Piaf « grande dame de la chanson, pauvre petit insecte noir au merveilleux courage »  (1962). Où l’on salue Soljenitsyne, Prix Nobel de littérature, « rebelle conservateur » et « conscience d’un monde en perdition «  (2008). Et le gardois (d’adoption) Pierre Combescot, dont le roman « Les Petites Mazarines » oscille entre Saint-Simon et Alexandre Dumas (1999)… Sans négliger l’hommage au libertin Pierre Louÿs (1870-1925 ; La femme et le pantin) qui fut l’intercesseur amical entre l’uzétien Gide et le sétois Valéry. Ni ce reportage-fiction sur l’enterrement, en…1960,  d’un Marcel Proust (mort en 1922 !),  en présence de Georges Pompidou,  de Françoise Sagan, et de l’ineffable François Mauriac… (1999) Pas plus que ce portrait cursif d’Arsène Lupin  dont la « désinvolture panique » appelle le mot du romancier Roger Nimier (1925-1962) : « Ne rien prendre au sérieux, toujours tout prendre au tragique » (1986).

 

                                                                                                                                                        Michel Boissard

 Saveur du temps, J. d’Ormesson,  Editions Héloïse d’Ormesson, 2009, 21 euros

 

 

Par Michel Boissard
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Lundi 26 octobre 2009

 

Malraux dit quelque part que le Musée imaginaire c’est la rencontre des arts plastiques avec l’imprimerie. La formule sonne juste à découvrir le remarquable album que nous offre Frédéric Gaussen.  Réunion en un même volume de l’œuvre peint, dessiné, sculpté ou gravé de quelque soixante  artistes qui ont choisi le Gard comme lieu et motif de création. Fils du peintre Jacqueline Gaussen-Salmon, (1906-1948), l’auteur de cette anthologie, ancien journaliste au « Monde » et essayiste (Les enfants perdus du XXe siècle, PUF, 2000) observe que le Gard est à la fois une histoire de paysages et un paysage d’histoire. Que la montagne (les Cévennes), le fleuve (Rhône et Vidourle), la garrigue (l’Uzège jusqu’au Pont-du-Gard), Nîmes et ses environs, le littoral, nourrissent une diversité d’approches et de styles. De La Roque-sur-Cèze de Claude Verdier (1932-1997) à l’Alès industrielle de Paul Christol (1901- ?), via les tours d’Anselme Kiefer (1945) érigées et dématérialisées à Barjac…  Corot (1819-1875) et Auguste Chabaud (1882-1955) déchiffrent la lumière de Villeneuve-lès-Avignon. Auguste Renoir (1841-1919) rencontre à Laudun, chez Albert André (1869-1954), les charmes violents des frontières de Provence… Hubert-Robert (1733-1808) brosse un classique Pont du Gard, sous un ciel incendié.  Tandis que Armand Coussens (1881-1935) joue avec les corps ombreux des baigneuses au bord du Gardon… D’Eloy-Vincent (1868-1945) à Lucien Coutaud (1904-1977), en passant  par David-Fontanges, les monuments, les rues, les personnages de Nîmes offrent  un  « mescladis » de formes  et de couleurs. Maintenant, Vincent Bioulés (1938) promène un regard évanoui et romantique sur les remparts et les salines d’Aigues-Mortes…

 

 

                                                                                                                                                   Michel Boissard

 

Le Gard vu par les peintres, F. Gaussen, Editions Gaussen-Le Cardinal, 2009, 19,50 euros

 

Par Michel Boissard
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