Jean Reboul, le poète de la « Rafataille » (1796 – 1864)

Publié le par Michel Boissard

Jean Reboul, le poète de la « Rafataille » (1796 – 1864) Selon l’abbé Bruyère, son meilleur biographe : nîmois, catholique et royaliste sont synonymes lorsqu’on parle de Jean Reboul. Rien d’étonnant à cela : le poète-boulanger n’est-il pas né trois ans et deux jours après l’exécution de Louis XVI, le 23 janvier 1796 ? N’appartient-il pas, son père étant un serrurier originaire du Bas-Vivarais, et sa mère, née Gabrielle Thibaut, de fort modeste extraction, à ce petit peuple urbain du Languedoc et de Provence, perméable aux valeurs de l’Ancien-Régime, qu’avec André Chamson on nomme la rafataille ? Son enfance dans la cité des Antonin, n’a-t-elle pas été nourrie du récit des persécutions religieuses subies par les « cébets » (les mangeurs d’oignons), ces ouvriers catholiques victimes de leurs patrons protestants acquis à la Révolution lorsque , comme l’a montré l’historien Michel Vovelle, se superposent dans la Bagarre de Nîmes (11 juin 1790) les clivages politiques et religieux ? Son enfance ne s’est-elle pas écoulée au rythme des courses folles le long du Vistre, escaladant les pentes de la Tour Magne, en bagarres avec les gamins protestants du cru, émue des sensations fortes que procurent les jeux taurins, émerveillée de la liberté conviviale des repas dominicaux au mazet ? A cette prégnance du natif s’ajoute l’éducation reçue. Au lieu de le pousser vers le travail manuel, ses parents - éblouis de la vive intelligence de leur progéniture – le font recruter dans la basoche. Il deviendra clerc d’avoué. Sauf que la mort prématurée du père, laissant dans le besoin une veuve et quatre enfants, met un terme à cette tentative de promotion sociale. Jean Reboul doit apprendre le métier de boulanger. Apprenti puis maître, il s’installe non loin des Arènes, rue de la Carrèterie.. De ce bref épisode, il a tiré le goût des choses de l’esprit, particulièrement de la lecture. Corneille, Racine et Boileau sont sa pâture, mais aussi Lamennais et Victor Hugo, les latins et les grecs. Pour concilier le labeur quotidien et la culture, il se fait fabriquer un lutrin où disposer ses livres pendant qu’il pétrit… Il fréquente un café à la mode du côté de l’Esplanade pour deviser des faits du jour, et s’exercer avec les jeunes gens de son âge à rimailler sur le destin du monde. L’Empire a passé comme un rêve, la Restauration commence. Belle occasion pour essayer une lyre balbutiante et commettre, dans l’incognito, une cantate intitulée « Le Retour des Braves », saluant en 1823 les troupes royales, conduites par le duc d’Angoulême, revenant d’une expédition espagnole. Cette œuvre de circonstance en annonce d’autres : célébration des amours du poète et de sa solitude – Jean Reboul s’est marié, est devenu veuf au bout de cinquante jours, s’est remarié mais n’aura nulle descendance ! Tout ici respire la convention et l’imitation, il le dira plus tard : « …rêves d’amour et de gloire, douces illusions qui se bercent dans l’oubli de leur fin dernière. » Il faut attendre 1828 et « L’Ange et l’Enfant », inspiré de la célèbre ballade de Goethe « Le Roi des Aulnes », pour que la fama entoure le poète naissant. Maurras avait tort de penser que la littérature ajoute à la férocité naturelle de l’homme. Car ce sont trois confrères arrivés et notoires qui vont « lancer » le poète-boulanger : Alexandre Dumas, Chateaubriand et Lamartine. De ce dernier, à la date du 15 janvier 1829, on peut lire dans une lettre adressée à Reboul : « Je ne suis que votre frère en Poésie. » Et dans le fameux « Cours familier de Littérature », Jean Reboul est « né classique et semble avoir été baptisé dans l’eau du Jourdain ».(XVè Entretien, édition de 1859). Pour sa part, Alexandre Dumas père raconte en 1834 sa visite à Nîmes, et l’entretien pathétique qu’il eut avec l’auteur des « Traditionnelles » (1857). Lequel lui confie : « Figurez-vous, à Nîmes, dans cette vieille ville de discordes civiles, si je n’avais pas eu la poésie pour me plaindre et la religion pour me consoler, que serais-je devenu ? » Le romancier des « Trois Mousquetaires », dont les propos seront reproduits en tête des « Poésies » (1836) s’est vu recommander Reboul par l’une des hautes figures du Romantisme : Charles Nodier. Quant à Chateaubriand, c’est en lisant les « Mémoires d’outre-tombe » que l’on apprend en quelle considération il tînt Reboul. Le Maître en profite pour prendre la pose dans le récit qu’il nous fait de son entrevue nîmoise. Toquant à la porte du boulanger, reçu par celui-ci qui feint (modestie ou habileté) de ne pas être l’hôte recherché, finalement convié à converser avec le poète local dans « la chambre haute d’un moulin à vent », il se déclare plus heureux en ce lieu trivial que dans son « grenier à Londres « ou « dans son fauteuil de ministre à Paris ». Dans le même temps que Chateaubriand traitera cavalièrement - dit M. Bruyère - le talent de Jean Reboul, celui-ci – en des vers élégiaques qui paraîtront dans les « Poésies nouvelles » (1846) – révéle son caractère lyrique et épique en s’adressant directement à l’illustre Malouin : « Il faudra que ton doigt nous montre le chemin / Achille de l’honneur et de l’intelligence - Ta Muse grandiose et rivale d’Homère / Doit encore un secours à la France ta mère ». Le versant religieux et le côté légitimiste de Chateaubriand subjuguent Reboul. Au second, le nîmois sacrifiera pour une seule fois sa tranquillité et sa gloire locales en devenant député à l’Assemblée constituante de 1848. Au premier, il a élevé plusieurs monuments de papier – des premiers vers de 1821, dédiés à la Vierge, aux poésies de la vieillesse autour de Saint-Vincent de Paul, des Petites sœurs des Pauvres, de la Passion et de « La Madeleine aux pieds du Christ ». Nîmois autant qu’on peut l’être, c’est cependant fort tardivement que Reboul va s’intéresser à la langue d’oc – il y a douze poèmes en lengo nostro dans toute son œuvre - et au Félibrige. Sur les instances du Père d’Alzon il invitera Mistral à venir à Nîmes, en 1859, pour y assister, chez les assomptionnistes, à une soirée littéraire. Mémorable circonstance ! Roumanille y salue en Jean Reboul « l’honneur et la gloire de Nîmes, le noble père des Félibres ». Mistral invoque « lou lésert » des armes de la Ville (le crocodile attaché au palmier). Reboul boit « à Mireille, le plus beau miroir où se soit jamais mirée la Provence » et ajoute « Mistral, tu vas à Paris, souviens--toi qu’à Paris les escaliers sont de verre. N’oublie pas ta mère. » Lorsqu’il meurt, en pleine gloire, en 1864, lui ne l’a pas oubliée. Poète-boulanger de même que Jasmin fut poète-coiffeur et Bonnet, poète-cafetier, il n’a pas renié ses origines ni quitté sa ville natale dont il aura exprimé, pour une part, l’âme populaire - dans un beau poème de 1854, dédié au nouveau Maire de Nîmes, M. Pérouse -, la pesanteur des comportements comme le style réboussié, qui sont de tous les temps. L’édilité le lui a bien rendu : avec une statue érigée dans les Jardins de la Fontaine (en pendant du protestant et républicain Bigot, le poète-marchand de vin) ; l’hommage d’Adolphe Blanchard, le maire royaliste de l’époque décrivant en Reboul : « Nîmes idéalisé par son génie, ses généreuses exaltations, son culte pour les traditions séculaires » ; et, last but not least, quatre vers gravés dans le marbre ,au bas d’une effigie impériale et latine ,en plein centre de la cité : « Le Nîmois est à demi-romain / Sa ville fut aussi la ville aux sept collines / Un beau soleil y luit sur de grandes ruines / Et l’un de ses enfants se nommait Antonin » Michel Boissard Notice biographique sur l’auteur : Michel Boissard, né à Nîmes, historien de formation, après une longue carrière administrative et politique dans la fonction publique territoriale, se consacre maintenant à l’action culturelle comme président de plusieurs associations, assure une chronique littéraire régulière à la « Gazette de Nîmes », contribue à la page « Idées » de l’ « Humanité », a participé en 2005 à l’écriture de l’ouvrage collectif « Visas pour le Gard » (Le Diable Vauvert, diffuseur). MA CAPITELLE Par Jean REBOUL (Poésies patoises, 1924) J’ai une vigne à Pissevin* Qui est des mieux entretenues ; Mon âne en sait le chemin, Il le fait tant de fois dans l’année ! Quand j’y vais, dans ma pensée Que de choses s’agitent ! Mon Dieu, Mon Dieu ! les bons moments Que j’ai passés dans ma capitelle ! Mon pauvre grand (que devant Dieu il soit !) L’avait bâtie en pierres sèches ; Moi et mon père avec du mortier, Chaque année, nous réparions ses brêches. Après le grand boire,* l’été, Quand Loubet faisait sentinelle Quels sommes j’ai fait moi Etendu dans ma capitelle ! Vous y trouvez, quand vous êtes dedans, Une grande pierre pour table. Que de fois avec de bons voisins, Nous y avons mangé des escargots ! Que de fois, pendant la Révolution, Malgré le Diable et sa séquelle, Nous avons chanté : Vive Bourbon ! En trinquant dans ma capitelle. Je me souviens qu’avec Francillon (Que Dieu merci j’ai épousée, Mais alors nous étions fille et garçon) Nous fûmes surpris par une trombe. Pour ne pas recevoir des éclaboussures De pluie, d’éclairs et de grêle, Nous courûmes tous deux sous notre capitelle. Là, mon Dieu ! j’aurais voulu Que la pluie dure encore ! J’étais content, j’étais ému ; Francillon, de peur, de moi se rapproche ; Moi, d’elle je me rapproche à mon tour. Nous nous disons des choses insignifiantes. Ce jour a été le plus beau Que j’ai passé dans ma capitelle. Mais, comme dit Maître Gabriel, Nous marchons encore, mais nous ne pouvons pas courir ; Sans y penser nous nous faisons âgés, Francillon n’a plus son beau visage. Mais ma gourde n’est pas à sec, Elle me caresse encore le gosier Et me fait encore plaisir Quand je suis dans ma capitelle. Croiriez-vous que mon fils Césé La voudrait voir démolie, Pour mettre à sa place un maset Avec des fenêtres bien peintes. Mon fils, je ne voudrais pas te fâcher, La bâtisse serait plus belle, Mais à quoi bon te le cacher ? J’aimerais mieux ma capitelle. Je ne sais pas si vous serez content De la chanson que j’ai composée, Mais je vous dirai qu’on l’entend De Ventabren à Carsalado* Et qui plus est, que Monsieur Reboul, (Qui en fait de ces ritournelles N’est pas un butor), sur son genoux, L’a écrite dans ma capitelle. * Pissevin, Ventabren et Carsalado sont des quartiers de Nîmes d’origine rurale. Dans le « parler » nîmois
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