PERTURBATION, MA SŒUR
Jetant un pont par-dessus dix ans de créations littéraires, Jean-Pierre Milovanoff renoue avec sa veine autobiographique. Echo proustien à « Russe blanc » (1995) une petite musique ténue, pathétique et singulière s’élève d’ « Emily ou la déraison ». Et ce portrait de femme, qui est aussi un drame de famille, devient un merveilleux roman. On y trouve les accents d’un Gide fantasque : « Foyers clos, portes refermées, possessions jalouses du bonheur ! » La scène ne se situe plus au manoir des Platanes, mais dans le parc de Belle Ombre, toujours prés de Nîmes. Le père, naturellement russe, a appris le français dans Jules Verne et sculpte d’horribles totems à l’effigie de Staline pour borner l’entrée de son domaine. La tante Odine, revenue d’un Orient lointain, enseigne le fido – le judo pour les filles – dans le grenier de la maison. La grand-mère Rosanna, mariée à vingt ans avec un cheminot, ressasse la trahison conjugale et financière dont elle fut victime. Emily, la sœur du narrateur, est née dans un climat de tragédie, sa mère mourant en couches. Depuis lors, elle a peur de tout : la nuit, le vent, l’inconnu, le désert… La déraison la guette. On pense au mot de Montherlant : « Un petit grain de folie, si on savait comme la vie s’en éclaire. » Car cette aliénation est prescience : en détournant le réel, ne voit-elle pas plus loin que nous ? Il suffit cependant de la disparition brutale du père et de la grand-mère, d’un accident mortel de la tante, pour que le monde d’Emily change de bases. Avec son départ en forme d’exil pour Saint-Ouen… Tandis que son frère démarche de la littérature biblique, elle s’amourache de son voisin - un fils d’immigré russe - Ivan Skobline. Lorsqu’il meurt, elle sombre définitivement. Qui donc a dit que la mort transformait la vie en destin ? Michel Boissard Emily ou la déraison, J.P. Milovanoff, Grasset, 2008, 13,90 euros
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