ETHIQUE CONTRE ESTHETIQUE ?
Un an après la mort de L.F. Céline (1961), le critique Jean-Pierre Richard publie dans la NRF un article consacré au thème de la nausée chez l’auteur du « Voyage au bout de la nuit ». Ce texte pionnier reparaît aujourd’hui. Et ce petit livre éblouissant de modernité vérifie - en ne séparant pas génie de l’écriture et violence de l’idéologie – que Céline « représente un enjeu capital de la compréhension du XXè siècle » (Sollers). Alors que Sartre stigmatise le glissement nauséeux de l’existence – objets, couleurs, êtres, Céline l’incarne dans une véritable vidange intérieure. « Cette diarrhée est la figure physiologique la plus frappante et la plus écoeurante de la débâcle où l’univers entier est emporté. » A l’origine de tout, il y a le trauma de la guerre de 14/18. Le monde est plein de « serpents glaireux ».Il s’y épanche des « mucosités blêmes ». L’homme est un « sac à larves ». Notre destin : « le papillon pendant la jeunesse, l’asticot pour en finir ». Tout suinte, pend, exsude, se dissout dans un décor de mauvaise graisse. La faute à qui ? A la pourriture de l’époque : militarisme, chauvinisme, colonialisme, industrialisme … A l’avachissement de l’esprit comme double de celui du corps. A la lâcheté naturelle de l’espèce. Si la vie n’est qu’une « longue agonie », toutes les aberrations du raisonnement, toutes les infamies de la pensée sont permises. L’antisémitisme est le symptôme névrotique de cette nausée. Le « cas » Céline permet ici de revisiter la réflexion sur le rapport conflictuel de l’éthique à l’esthétique.
Michel Boissard
Nausée de Céline, J.P. Richard, Verdier, 2008, 5,80 euros
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