UN SAINT LAÏQUE
Invité par le clan notarial et calviniste des Couton, dans leur propriété de Clarensac, au début du siècle dernier, Georges Duhamel (1884-1966) perçoit nettement la différence entre une famille héréditaire – celle de ses hôtes, et une famille hantée par l’esprit nomade – la sienne. Ce thème du nomadisme éclaire l’étonnante figure de Louis Salavin dont Duhamel a fait l’une de ses premières et grandes créations littéraires. Employé de bureau peu considéré, Salavin brise la routine quotidienne en cédant à une impulsion, il touche le lobe de l’oreille de son patron. Ce qui lui vaut un immédiat licenciement. Salavin a éprouvé sa liberté. Il rencontre la malchance sociale. Son itinéraire ultérieur confirme la dimension tragique de notre humaine condition. Il s’essaie à l’amitié avec Edouard. Il échoue. Il se surprend à envisager avec froideur la mort de sa mère, pourtant femme admirable. Il fait vœu de chasteté. Mais il trompe son épouse Marguerite, et l’abandonne. Il a la tentation - vite réfrénée - de l’action révolutionnaire. Cependant, à travers le désastre de ses successives défaites, du fond de sa déchéance, il aspire à une certaine sainteté. Renonçant à toute transcendance, il cherche moins le Salut qu’il ne se satisfait du désir du salut. Héritier du Folantin de J.K. Huysmans (A vau-l’eau, 1882), précurseur du Roquentin de Sartre (La Nausée, 1938), voici un personnage littéraire superbement contemporain. Et une précieuse réédition !
Michel Boissard
Vie et aventures de Salavin, G. Duhamel, Omnibus, 2008, 25 euros. .