UNE BLESSURE A L’ÂME
Sait-on que, sous l’Occupation, Jean Guéhenno (1890 – 1978) prit pour pseudonyme de résistance le beau nom de Cévennes ? Trente ans après sa mort, les efforts réunis de Claire Paulhan, Jean-Kely Paulhan et Philippe Niogret accomplissent la résurrection de l’écrivain qui – hommage à Rimbaud, salut à Marx, révérence gardée envers Breton ! – titra son autobiographie : « Changer la vie » (1961). Le fils du cordonnier pauvre de Fougères, successivement employé d’usine, boursier, Normalien, professeur agrégé, dirigeant avec le camisard Chamson Vendredi - l’hebdomadaire du Front Populaire, puis académicien, sort de l’oubli littéraire par la porte la plus inattendue : celle d’un roman inédit. Le seul qu’il ait écrit, à côté d’essais notoires sur Michelet, Renan, Voltaire et Rousseau. Qui, s’il eût été publié en son temps (1917), figurerait naturellement dans l’anthologie de Jean-Norton Cru étudiant les souvenirs des combattants de la Première guerre mondiale (Témoins, 1929). Signe irréfragable que l’auteur de « La Mort des autres » (1968) garde des « années 1914-1918, comme une blessure à l’âme » Rien à voir pourtant avec le souvenir de l’officialité – le « redoutable suffrage universel de l’Histoire » de Péguy. Mais plutôt avec la chair vive de « la jeunesse morte ». Celle que Barrès - le « rossignol du massacre » dixit Romain Rolland – appelait au Devoir , à l’Honneur , à la Dignité, au Sacrifice . Balivernes qui font marcher au feu trois cothurnes de la rue d’Ulm : Toudic, Hardouin et Lévy, protagonistes de cette fiction autobiographique. Avant qu’ils ne s’aperçoivent qu’ils ont été les dupes des « vieillards ». Et que le premier, seul survivant de l’hécatombe, ne lance à la cantonade : « Vous avez fait la guerre et vous n’avez pas honte ! Il est beau de vivre » !
Michel Boissard
La Jeunesse morte, J.Guéhenno, Claire Paulhan, 2008, 32 euros