LE VISAGE LITTERAIRE DE LA TRAHISON
Nous sommes en octobre 1941, Gare de l’Est, à Paris. Sur la photo que reproduit la presse, de gauche à droite, on reconnaît le lieutenant Heller, chargé par la Propaganda Staffel de surveiller les écrivains français ; le fasciste Drieu la Rochelle qui s’est substitué à Jean Paulhan à la tête de la NRF ; Ramon Fernandez – grand critique, qui est tombé du côté du populiste Doriot ; le perpignanais Brasillach qui a célébré les grandes messes nazies de Nuremberg ; Abel Bonnard - un « moraliste de salon », Ministre de l’Education Nationale de Vichy ; et le nîmois André Fraigneau – que l’on verrait plutôt à « Venise un soir d’orage ou dans l’aveuglante lumière des arènes de Nîmes », le créateur de Guillaume Francoeur, un jeune homme au coeur pur et dur… Ils reviennent du voyage de Weimar que leur a offert le Reich hitlérien. Opération d’intoxication de grand style - retracée par le normalien François Dufay - qui les conduit des rives romantiques du Rhin à l’atelier du sculpteur Breker, du bureau de Goebbels à la tombe de Goethe et de Schiller. Ils ont, sans sourciller, croisé des porteurs d’étoile jaune… Consciemment, ils servent de « masque » à la barbarie., d’ « homme de paille » du nouveau Méphisto ! L’Université libre, organe clandestin des universitaires, les interpelle à leur retour : « Vous avez choisi l’abdication , la trahison, le suicide. » L’un des voyageurs, absent de la photo, le romancier Jacques Chardonne, s’interrogera plus tard : « Mais à quoi sert l’intelligence ? » C’est la clé de ce captivant essai historique.
Michel Boissard
Le Voyage d’automne - Octobre 1941, des écrivains français en Allemagne, F. Dufay, Tempus, 2008, 8 euros