UN POETE ECRIT SA VIE
Dans un coin de votre mémoire, sont inscrits les mots et la mélodie de « La Marine » : « On les r’trouve en raccourci, dans nos p’tits amours d’un jour, toutes les joies, tous les soucis des amours qui durent toujours ! » Ou du « Petit cheval blanc » : « Le petit cheval dans le mauvais temps, qu’il avait donc du courage ! C’était un petit cheval blanc, tous derrière et lui devant. » Peut être du « Convoi de Paul Verlaine » : « Tous les grognards – petits – de Verlaine étaient là, frissonnant, toussotant, glissant sur le verglas, mais qui suivaient ce mort et la désespérance, morte enfin, du Premier Rossignol de la France ». Ne cherchez plus : Georges Brassens le sétois chante et dit le rémois Paul Fort (1872-1960), Prince des Poètes (1912), auteur des « Ballades françaises » (1897-1917), dont les strophes font partie de la culture populaire nationale : « Si tous les gars du monde voulaient bien êtr’ marins, ils f’raient avec leurs barques un joli pont sur l’onde. » Connaissez-vous le mélancolique poème dédié à l’un de ses amours : « A Mireille dite Petit-verglas » ? Et cet autre, du nom d’une femme adorée, que l’on croirait invention prosodique : « Germaine Tourangelle ». ? Ou ce jeu méconnu d’allitérations : « Emile à tous les coups fait mouche. Emile est un chasseur dans l’âme. Et lorsqu’il vise un oiseau-mouche, il abat un hippopotame. » Henri Ghéon, un proche de Gide, prétendait que Paul Fort gaspillait les dons que la vie lui avait donnés. Celui-ci se justifie dans ses « Mémoires » : « Un poète n’écrit pas de chef-d’œuvre, il écrit sa vie. »
Michel Boissard
Ballades du beau hasard, P. Fort, Garnier Flammarion, 2009, 8,30 euros