UN VAUDEVILLE EN NOIR ET BLANC
L’amitié, un goût partagé pour la musique avec le manadier Jean Lafont, la sensibilité au charme de la Petite Camargue, font de l’écrivain Benoît Duteurtre, originaire du Havre, un de ces « passants considérables » dont s’enrichissent les lettres gardoises. Auteur du « Voyage en France », Prix Médicis 2001, le romancier exhume des archives l’affaire des « Ballets roses ». Témoignant que le fait divers est un remarquable fourrier de la fiction littéraire. Dans les années 1957-1959, cette histoire scabreuse met en cause les relations spéciales que des messieurs de la bonne société imposent à de très jeunes filles, dans la campagnarde résidence secondaire concédée par l’Etat à son deuxième personnage de l’époque : André Le Troquer, cacique du Parti socialiste SFIO, Président de l’Assemblée nationale. Chronique d’un temps où l’atmosphère politique délétère et l’ombre planante du retour au pouvoir du Général de Gaulle s’entrelacent à un de ces scandales mondains qui, périodiquement, nourrissent les fantasmes de l’opinion. Rien ne manque à ce vaudeville en noir et blanc. Merlu ( !) le rabatteur des proies sexuelles ? C’est un faux policier. Le juge d’instruction Sacotte ? A contrario, un modèle d’austérité et de laconisme. La presse à sensation : elle dérape dans le graveleux. Mutilé de la Grande guerre, puis grand résistant, issu d’un milieu modeste, voluptueux prisonnier des délices et poisons du Pouvoir, Le Troquer représente le coupable si rêvé qu’il en devient réel. On décrit volontiers sa dilection pour les maîtresses tapageuses – la modiste Fanny Mauve, la fausse comtesse roumaine Pinajeff – qui semblent tout droit sorties d’un roman de Maurice Dekobra. Benoît Duteurtre recrée avec précision le climat d’une société moribonde, où des loges officielles de l’Opéra aux bordels de luxe la classe dirigeante demeure sourde à l’écho de la sanglante et vaine guerre d’Algérie…
Michel Boissard
Ballets roses, B. Duteurtre, Grasset, 2009, 17 euros