Francisque Gay, JM Cadiot
Francisque Gay, itinéraire d’un « rouge chrétien »
Francisque Gay et les démocrates d’inspiration chrétienne, 1885-1963,, Jean-Michel Cadiot, préface de Jean Lacouture, 553 p., Salvator, 2006, 29,50 euros.
Etonnante figure historique que celle de Francisque Gay ! Cet « ardéchois d’Annonay » par ses parents, né en 1885 à Roanne, de famille ouvrière, catholique et anticléricale, à la suite d’une vocation sacerdotale contrariée, deviendra selon le mot de René Rémond « le Léon Blum de la démocratie chrétienne française ». Autrement dit : son idéologue, sa conscience morale, l’une de ses grandes voix. La biographie que nous procure son petit-fils Jean-Michel Cadiot décrit bien l’effervescence spirituelle qui entoure, en 1894, la naissance du « Sillon », un mouvement de l’Eglise de France animé par Marc Sangnier, ce contemporain de Péguy acharné à réconcilier le catholicisme et la République. « L’amour est plus fort que la haine ». « Il faut aller au vrai de toute son âme ». La double devise du « Sillon » marquera durablement le jeune Francisque Gay lorsqu’il fera ses études de philosophie. François Mauriac a admirablement restitué l’atmosphère d’engagement chrétien, sous le signe de Lamennais, Montalembert et Lacordaire, qui jeta tant de jeunes volontés à l’action pour la Cause du Christ et du Peuple (L’enfant chargé de chaînes, 1912). Dans ce contexte, F. Gay s’affirme comme le contempteur pugnace d’une Eglise que Charles Maurras, prisé de la hiérarchie catholique, instrumentalise au service d’un ordre réactionnaire et nationaliste. Il mènera la lutte sur le front de l’édition (la maison « Bloud et Gay ») et de la presse, fondant « La vie catholique » (1924) et « L’aube » (1932). Ses adversaires le qualifient de « rouge chrétien ». Tout en critiquant durement le stalinisme, F. Gay conduit un dialogue généreux avec les communistes français. Imbu des valeurs de l’humanisme intégral prôné par le philosophe Jacques Maritain, c’est à leurs côtés qu’il fera des choix décisifs durant le quart de siècle suivant : Front Populaire et guerre d’Espagne ; refus de Munich en 1938 et rejet de Pétain en 1940 ; Résistance et participation aux gouvernements de la Libération ; hostilité aux guerres coloniales et à la CED. Souvent à contre-courant de son propre parti, le MRP créé sous l’occupation, F. Gay –véritable Protée de la vie citoyenne -, publiciste, député, ministre d’Etat, ambassadeur, témoigne avec une rare élévation de pensée de la façon exigeante dont un démocrate d’inspiration chrétienne (ainsi se dénommait-il) aborde en termes de service les rivages de la politique et la question du pouvoir.
Michel Boissard,
Historien