Rilha : épique époque !
Rilha : épique époque !
Il y a deux, et peut-être même trois manières d’envisager le roman de science-fiction de Juan Miguel Aguilera. On peut le regarder comme un roman d’aventure. Rien n’y manque de ce qui fait l’intérêt, la force et le charme de ce genre littéraire. Voici cinq siècles, déchiffrant un cryptogramme ancien, un savant découvre l’existence, par delà l’océan qui limite le monde occidental, d’une terre inconnue. Flanqué d’un équipage interlope, il lance une expédition maritime dont les péripéties guerrières, amoureuses, scientifiques, humaines tissent la trame du récit. Comment ne pas penser au Jules Verne de « La Jangada » ou du « Superbe Orénoque » ? Seulement voilà, la mise en situation historique de cette fiction bouleverse radicalement le premier niveau de lecture. Nous sommes toujours au XVème siècle. Le siècle où Marco Polo fait chevaucher l’imagination de Kubilaï Khan sur les routes de villes invisibles parce qu’elles sont imaginaires. Face à la société féodale vermoulue, c’est le temps où s’affirme la prééminence de l’esprit humain sur les Dieux, les hiérarchies et les contraintes. La Renaissance point à l’horizon. Et nous nous trouvons dans le royaume arabe de Grenade. L’érudit décrypteur d’antiques tablettes syriennes se nomme Lisan al-Aysar et la « Rilha » est plus qu’une odyssée vers le nouveau Monde, la découverte de soi-même par ceux qui l’entreprennent. Car Christophe Colomb n’a pas encore abordé l’Amérique. Toutefois, cette fable n’est pas la simple juxtaposition d’une époque épique et d’un récit bien conduit et bien écrit. Un troisième niveau de lecture révèle les valeurs que défend l’écrivain. Les sept siècles de culture arabe en Espagne ont irrigué l’Europe tout entière. Dans ce grand poème pluriel qu’est « Le Fou d’Elsa », Aragon évoque les falâssifa, ces philosophes pervers qui, à la veille où Grenade fût prise par les Chrétiens, s’arrogeaient le droit de discuter entre eux de la revendication humaine du bonheur. L’érudit Lisan qui organise la « Rilha », vécue ou imaginée, allez savoir, n’est-il pas un de ces guetteurs d’avenir ? C’est en tous cas un personnage littéraire qu’on n’oublie pas davantage que le roman qui le porte.
Michel Boissard
Rilha, Juan Miguel Aguilera, traduit de l’espagnol par Antoine Martin Au Diable Vauvert, 2003, 18 euros.