Voltigeur de la lune : Ubu et linsurgé
Voltigeur de la lune : Ubu et l’insurgé
Il faut saluer le courage littéraire dont fait preuve Jean-Claude Kluyskens en republiant l’œuvre de Jack Thieuloy (1931-1996). Beaucairois et nomade, marginal devenu classique, prosateur sulfureux hanté par le sexe des adolescents au long corps brun rencontrés sur les rivages de « l’Inde des grands chemins » (1971), philosophe de formation et désespéré de métier, voici pour dire comme Flaubert un écrivain hénaurme propre à déplaire aux lecteurs comme il faut. Fidèles de M. Sarkozy, adeptes de M. Jacob, Ministre de la Famille, s’abstenir : ce subversif est détonnant.
Détonnant comme l’est ce « Voltigeur de la lune », récit à la fois autobiographique et fictif d’un para qui fait 450 jours de prison pour insubordination, est ensuite mis en première ligne, en voltigeur, au beau milieu de ces évènements massifs, difformes et innommables que l’on finira par appeler, en 1999, la guerre d’Algérie. Au contact de cette guerre imbécile et sans issue, le choc éprouvé est celui de l’aérolithe tombant du cosmos sur terre. Pour le narrateur Alex Nirlo qui choit ainsi de la lune, la violence est une irrémédiable expérience physique. L’adversaire cesse d’être une « abstraction frileuse » que le commandant « coche sur sa carte avec son crayon ». La guerre est bien différente d’une épure « sur papier millimétré ». Il y a la peur et la témérité « l’odeur de la poudre, le sifflement des balles, le corps à corps avec l’arme blanche. » Il y a l’angoisse « La dague de Benaïssa pourrait se planter dans mon dos. Je suis sur ses terres. Je pille son pays ; je massacre ses frères. » Enfin, il y a l’horreur « C’étaient des corps nus qu’on allait torturer à mort. On empalait ces prisonniers rebelles pour châtier leur réflexe de dignité. »
Ubu règne quand Thieuloy est soldat. Par le sang, dans la poussière et la merde. Alors, comme le dit Lucien Bodard, Nirlo n’a plus qu’une chose à faire : gueuler. « Il y a chez lui l’incapacité de subir, de se soumettre, d’accepter.* » La révolte à l’état brut. Le cri qui ne s’étrangle pas dans la gorge, dont l’écho porte jusqu’à nous. La rage et les sanglots céliniens d’un insurgé. Sous la Commune, on le chantait : l’Insurgé, son vrai nom c’est l’homme.
Michel Boissard
* Lucien Bodard, Préface à « L’Inde des grands chemins », Folio, 1985.
Voltigeur de la lune, Jack Thieuloy,
Les flamboyants, 2003, 18 euros.