De la laïcité hémiplégique à la laïcité plurielle

Publié le par Michel Boissard


 

De la laïcité hémiplégique à la laïcité plurielle


 

I - Plus d’un siècle après l’adoption des grandes lois scolaires Ferry-Goblet (1882 – 1886), presque un siècle après la promulgation de la loi Briand-Jaurès de Séparation de l’Eglise et de l’Etat (1905), qui en ont tracé les principes dans l’ordre juridique, on peut s’interroger sur les raisons de la réémergence d’un débat public sur la laïcité. En effet, si comme l’indique Jean Baubérot, la laïcité « n’a pas cessé d’être un enjeu social » , les affrontements et les conflits qu’elle suscite encore n’ont rien à voir avec « la guerre des Deux France », comme ce fut précisément le cas à la fin du XIXème et au début du XXème siècle.

Sans doute, vingt ans se sont écoulés depuis la « levée en masse » de 1984 contre le « service public unique et laïque de l’Education Nationale », et dix ans depuis le refus massif et l’échec de la révision de la loi Falloux (1994), mais il n’empêche que l’on peut dire, sans abus, que la laïcité est une valeur républicaine largement acceptée et partagée. Même le débat autour de la référence au christianisme dans le projet de Constitution Européenne constitue-t-il un épiphénomène, et l’accueil favorable réservé aux propositions du philosophe Régis Debray sur « l’enseignement du fait religieux » à l’école révèle-t-il une évolution générale de l’opinion vers le dialogue, privilégié sur le combat idéologique et politique. Pourtant les déclarations officielles des Ministres, le dépôt de plusieurs projets de lois, l’hypothèse d’une révision de la loi de 1905, attestent de la réalité (récurrente dans notre histoire contemporaine) d’un bouillonnement des esprits à propos de la notion, d’ailleurs étroitement juridique, d’un « code » ou de lois autour de la laïcité.

 

De fait, ce débat répétitif est assez mystificateur. Ce qui est en cause aujourd’hui c’est ce qu’on pourrait appeler « le syndrome du voile » , c’est la pratique ostentatoire  (par le port du tchador) de l’Islam, dont on indique qu’il est devenu la deuxième religion du pays (en confondant d’ailleurs l’islam en tant que religion et l’Islam en tant que notion géographique caractérisant les pays dont la population est majoritairement musulmane, ce qui entraîne une assimilation  excessive entre citoyens originaires de ces pays et croyants, et fait l’impasse sur la baisse généralisée de la pratique religieuse sensible également pour l’islam). Cependant, les faits sont là, et l’idée d’une remise en cause de la laïcité « à la française », par le port du voile à l’école ou dans un service public, a fait son chemin depuis « l’affaire de Creil » en 1989 et l’Arrêt du Conseil d’Etat datant de la même époque. Naturellement, on peut traiter cette question, comme le fait Bruno Etienne, l’éminent spécialiste de l’islam, en renvoyant son traitement en dernière instance, aux chômage et aux inégalités sociales , particulièrement élevés dans les quartiers dits « sensibles » à forte densité de populations immigrées originaires des pays de l’Islam.Mais comme le démontre Louis Althusser, dans sa « Soutenance d’Amiens », qui dit « dernière instance », dit aussi qu’il en existe d’autres qu’il est nécessaire d’inventorier. D’où l’importance qu’il y a à revisiter le concept de laïcité sans se laisser piéger par « le syndrome du voile » précisément.

 

II – L’étymologie du mot laïcité nous éclaire d’une certaine manière sur son sens le plus commun. Laïkos est un dérivé de laos, le peuple en grec, tandis que Kleros, la part, le lot, l’héritage, toujours en grec, donnera le clerc, le clergé - (et, donc, la propriété qui appartient à une église ou à un prêtre …) Ainsi, se dissocie dans le mot contemporain laïcité, le religieux du profane. Ferdinand Buisson, universitaire et principal collaborateur de Jules Ferry, parlera quant à lui, de notre histoire comme de celle d’une « incessante sécularisation », ou encore de la « longue histoire de la laïcisation ».

Cette dissociation explique pourquoi, depuis la Révolution française, il y a une laïcité de combat, de combat contre la prétention à l’universalisme du catholicisme (la religion majoritaire) ; une laïcité anti-cléricale. Cette laïcité, celle des origines récuse toute dimension religieuse ; elle s’oppose à toute autre conception du monde jugée métaphysique. C’est la laïcité de « l’école sans Dieu », de l’époque où le gouvernement lutte contre les congrégations dans l’enseignement (Fin du XIXème siècle, période où Zola écrit son « Evangile » inspiré et de l’affaire Dreyfus et de l’anticléricalisme ambiant ; le roman intitulé « Vérité »).

Ce faisant, la laïcité s’installe dans l’idéologie prétendant substituer à la vision religieuse du monde, une vision moderne, scientifique ; la Science et la Raison contribuant à transformer l’humanité dans un sens progressiste, laissant l’âge théologique dans les ténèbres antérieures. D’un certain point de vue, l’athéisme militant aux débuts de la Révolution russe, pratiqué par les bolcheviks ressortit à cette conception de la laïcité. (« Nous arrêterons le soleil… », si le soleil fait obstacle à notre projet d’émergence d’un « homme nouveau »).

 

La laïcité, ainsi définie, est si l’on peut dire, hémiplégique, en ce qu’elle procède par l’exclusion d’une partie des droits de la conscience humaine à croire et à pratiquer une religion. Inversement, la conception qui a prévalue majoritairement - et qui était celle de Jules Ferry - fait de la laïcité un espace public neutre, accueillant toutes les représentations du monde, toutes les idéologies, tous les cultes, dès lors que celles et ceux ci ne contredisent pas les fondements (et les usages) de la loi Républicaine. De l’article 10 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen : « Nul ne peut être inquiété pour ses opinions, même religieuses... », aux articles 1 et 2 de la loi de 1905 : « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes… (art. 1). La République ne reconnaît, ne salarie, ni ne subventionne aucun culte (art. 2), il y a continuité de la démarche : la seule restriction étant celle du trouble à l’ordre public.

La laïcité est donc bien, dès le départ, dans sa visée juridique, la reconnaissance du caractère pluriel des consciences. A cet égard, sa neutralité fait qu’elle n’est pas une idéologie parmi d’autres ; ni l’idéologie des idéologies, mais en quelque sorte, sa maison commune où il est possible de vivre ensemble. Dès lors, le problème contemporain de la laïcité est bien celui-ci : comment la maison commune peut-elle faire vivre ensemble des valeurs pluralistes (que chacun de ses porteurs juge inaliénable et indépassable), sans les réduire, les amputer, les ramener à un « moule » unique, contraignant et normatif ? Peut-on passer d’une laïcité hémiplégique à une laïcité plurielle ?

 

III – Le « syndrome du voile » est le révélateur essentiel de cette problématique. En effet, indépendamment de la signification attachée au voile par les courants islamique intégristes  - qui résulte d’une lecture restrictive du Coran[1] , il reste que la difficulté du passage à une laïcité plurielle (ou ouverte), procède d’une tendance religieuse, ou plus exactement, d’un des fondements religieux de la laïcité « à la française ». Dès la Révolution, avec la Constitution Civile du Clergé (1791), puis avec le Concordat (1801), les gouvernements successifs ont, quoiqu’ils en aient dit, repris à leur compte le vieux gallicanisme de l’Eglise Catholique de France sous l’ancien régime, à savoir la volonté de l’Etat de contrôler les cultes, et donc, ipso facto, de les reconnaître, moins en tant que conceptions ou visions du monde, qu’en tant que formes d’organisation de la société en communautés. Cette « laïcité gallicane » est, dans une certaine mesure, la substance de l’actuelles démarche gouvernementale avec l’islam  de France. La création du Conseil représentatif du culte musulman est significative à cet égard d’une sorte d’ingérence normative de l’Etat dans le champ spécifique du religieux.

Il existe désormais pour l’islam, ce qui existe avec les protestants (la Fédération Protestante de France), avec les catholiques (la Conférence des Evêques) , avec les juifs (le CRIF). La laïcité prévaut juridiquement puisque la République ne reconnaît pas plus le culte musulman, que les cultes protestant, catholique ou juif, mais qu’elle a des interlocuteurs reconnus, notamment pour le maintien de l’ordre public. Ce qui pose une autre question : faut-il aller plus loin, légiférer et codifier le contenu de la laïcité (et donc interdire le port des voiles, de la croix, de la Kippa, etc…) ? Ce serait alors revenir à la tentation des origines. La laïcité ne prend pas la parole par elle-même ; elle ne délivre pas un message ; elle est la condition de la liberté de parole, sinon elle devient un discours semblable à tous les autres, une pratique exclusive des autres, une sorte de « religion civile », qui rejette dans la sphère du privé les autres religions. Or, s’il est vrai que l’exercice d’une religion, la profession d’une Foi, les croyances elles-mêmes relèvent de la conscience individuelle, il n’en est pas moins vrai que la dimension culturelle et métaphysique des religions, par de là la diminution des pratiques, est partie intégrante de notre identité.

Il y a plusieurs décennies que le P.C.F. a su valoriser, et pas seulement au niveau politique, l’apport de la religion dans la civilisation française (cf : Au service de l’esprit, Rapport de Paul Vaillant Couturier, devant le Comité Central du PCF, 1936 ; Comité Central d’Argenteuil, Mars 1966). Par ailleurs, légiférer sur ou codifier la laïcité, n’est ce pas au fond, si l’on suit l’idée de Jean Baubérot selon laquelle « l’irruption de la laïcité sur la scène politico médiatique coïncide avec le déclin ou et disparition des « grandes utopies qui ont marqué le XXème siècle », tenter de forger une idéologie de remplacement, dont la lecture à géométrie variable , permettrait, selon les circonstances géopolitiques, d’exclure ou de stigmatiser l’autre, érigé en adversaire, dès lors que sa croyance ou son éthique n’entrerait pas dans les arcanes de la législation ou du code ?

 

Enfin, se laisser piéger par le « syndrome du voile », c’est, d’une part, faire l’impasse sur la crise profonde du modèle d’intégration « à la française », lequel repose sur une assimilation contestable entre principes occidentaux et principes fondés en valeurs pour tous les hommes civilisés, déniant du coup toute valeur aux réalités culturelles diversifiées que les recherches en sciences humaines ont fait émerger depuis plus de cinquante ans ; d’autre part – revenons à Bruno Etienne – occulter a priori la dimension économique et sociale du problème, décisive en dernière instance. Il ne faut pas laisser la question laïque se substituer à la question sociale. Plus globalement, enfin, la question de la laïcité introduit à celle de la diversité. Pour reprendre la terminologie dont a usé Jack Ralite à propos de la société d’aujourd’hui, on pourrait dire qu’il y a le risque de voir remplacer une laïcité dialogique pour une laïcité monologique et refouler la croyance de l’autre (à moins de la normaliser). Dans le poème  Le Fou d’Elsa  qui chante les désastres de Boabdil, dernier roi arabe de Grenades chassé par Isabelle la Catholique et Ferdinand d’Aragon, on peut lire ce panégyrique de la différence et de la mixité humaine, qui devrait devenir le cœur d’une laïcité plurielle « à la française ».

 

« Ceux qui portent les noms arabes sur les livres, qu’ils ne regardent pas leur sang

Car ils ont été plantés dans ce jardin traversé de tant de peuples que nul ne peut dire sous la tente de qui sa mère a couché

Les voilà comme des graines dans la paume andalouse si bien

Mêlés que le Maure a les cheveux jaunes, son frère a la nuit sur la peau

Qui peut dire où commence le juif ou l’espagnol et pas même à son Dieu tu ne peux le reconnaître 

Combien de nous sont les mulets de deux croyances ? »

Aragon

La Laïcité c’est le droit d’être « le mulet de multiples croyances… »

 

Michel Boissard, le  30 août 2003

 

 

 

Bibliographie 

 

« La vérité sur le foulard à l’école »,  Aujourd’hui en France , Dossier, 16/06/2003.

« La religion, un enjeu pour les sociétés », Entretien avec Jean Baubérot, Sciences Humaines, n° 41 - Juin-juillet-août 2003.

 « Laïcité et Religions », La Revue des Deux Mondes, avril 2002 (articles de J.F. Matéi, R. Lisgier, notamment).

L’enseignement du fait religieux dans l’école laïque, Régis Debray, Odile Jacob, 2002.

La laïcité française, Jean Boussinesq, Point Seuil, 1994.

« Quelles valeurs pour demain ? » 9ème Forum Le Monde - Le Mans,  Seuil, 1998 (intervention de Jack  Ralite).

Anthologie de l’humanisme laïque, Pierre Pierrard, Albin Michel, 2000 (article de Ferdinand Buisson).

Sur les problèmes idéologiques et culturels, Comité Central du PCF, Argenteuil, Cahiers du Communisme, mars 1966.

 

 



[1] Selon Bruno Etienne, l’une des sourates du Coran stipule : « O Prophète, pour que les femmes soient reconnues, qu’elles tirent le voile ». Mais, ajoute le chercheur, il s’agit du voile qui, tel un paravent, sépare l’appartement privé de la pièce de réception. Et il conclut : « Le port du voile relève de la liberté de chacun. Une femme peut être une bonne musulmane sans le porter ».

 

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M
L'auteur Sandrine Desse, dans son roman Charlie profané, livre une réflexion assez iintéressante à ce sujet:<br /> " Les religions m’indifférent profondément. Il n’existe pour moi que des humains dont le droit essentiel est de vivre en pensant ce qu’ils veulent sans avoir à risquer leur vie pour ça. Et c’est ce que la laïcité avait presque réussi à accomplir. Aidé de la science, l’homme avait tué le merveilleux et la sagesse qui seule peut permettre le véritable vivre ensemble était enfin à portée de main. Et aujourd’hui, ce sursaut de délire mystique remet en cause des siècles de combat silencieux et sans violence. Tous les discours que nous pourrions faire pour inciter l’homme à la raison seraient inutiles. L’être humain a besoin de merveilleux autant que de nourriture. C’est la seule chose que la laïcité n’a pas pu lui fournir. C’est notre seule faiblesse."
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