SOLJENITSYNE LU PAR JEAN CARRIERE
Il y a trente ans, dans « Souffrance, mort et rédemption chez Alexandre Soljénitsyne » (Famot, Genève, 1977), Jean Carrière notait qu’à l’instar de « ses grands prédécesseurs Tolstoï et Dostoïevski » celui-ci « était entré d’emblée dans la culture universelle. » La disparition récente du Prix Nobel de Littérature 1970 incite à relire, à la lueur de ce jugement critique, l’oeuvre romanesque de l’auteur d’une « Journée d’Ivan Denissovitch » (1963). Pour mesurer qu’au travers de l’historique dénonciation de l’univers concentrationnaire des camps staliniens, la seule question philosophique sérieuse posée par l’écrivain est celle du sens de la vie. Renouvelée avec une force singulière dans « Le Pavillon des cancéreux » (1968). Qui est, d’abord, le pavillon N° 13 d’un hôpital d’une république d’Asie centrale, où des hommes et des femmes, représentants d’une société convalescente de la terreur stalinienne, affrontent la mort naturelle. Aussi bien Kostoglotov, prisonnier politique libéré mais toujours relégué, que l’ouvrier communiste modèle, naguère délateur professionnel, Roussanov. Eprouvant la même angoisse et le même questionnement devant la porte sombre... Le second, marchant vers la lumière par le secours du remords et des larmes. Le premier « le corps en ruine, accédant par la grâce à la résurrection et à l’éternelle jeunesse des enfants de Dieu ». Celui-ci exhaussé par la souffrance de la persécution politique ; celui-là dépouillé par la douleur des attributs du pouvoir. Tous deux atteignant aux grandeurs vraies dont a parlé Pascal.
Michel Boissard
Le Pavillon des cancéreux, A. Soljénitsyne, Presses-Pocket, 2008 (réédition),