DANTE N’AVAIT RIEN VU !
"La porte des enfers" - Laurent Gaudé
© (Actes Sud)
Il y a d’abord Naples. L’ancienne Parthénopée, grouillante, jacassante, colorée de rose au soleil levant, de l’aéroport de Capodichino à Santa Maria del Pianto, du château dell’Ovo au Vomero... Glauque, le soir, dans l’équivoque des ombres du côté de la piazza Gesu Nuovo... Que sillonne quotidiennement le chauffeur de taxi Matteo de Nittis. Marié à Giuliana, serveuse au grand hôtel Santa Lucia, père d’un garçonnet de six ans, Pippo. Tué, un matin de juin 1980, sur le chemin de l’école, lors d’une fusillade opposant à un clan adverse, Toto Culaccio, figure de la Camorra. Alors, le roman de Laurent Gaudé bascule comme l’univers de ses personnages. Pendant que Matteo reconstitue inlassablement la chronologie du drame, Giuliana exige vainement de lui qu’il comble son désir de vengeance : « Donne-moi celui qui l’a tué ! » Avant que de le quitter face à son impuissance.. Débute à présent une déambulation urbaine qui se transforme en dérive métaphysique. Matteo ne se ressaisit qu’au contact d’êtres qui, à son image, sont des mutilés de la vie. Le travesti, Grace ; Garibaldo, un bistrotier qui-sait-doser-le-café ; le prêtre cancéreux, vomi par le Vatican : Don Mazerotti, et Il Professore, qui connaît la « Porte des Enfers », le chemin du pays d’En-Bas, le territoire des morts. Et l’y dirigera à la recherche du fils assassiné. Maintenant, la fiction prend un accent mythologique . Ulysse, au long de son Odyssée, visite aussi les Enfers. Et Orphée y vient quérir Eurydice.. Mattéo retrouve Pippo et le renvoie, à sa place, parmi les vivants. Le jour – 23 novembre 1980 – que Naples est secouée par un tremblement de terre, symbole de l’omniprésence de la mort au sein même de notre vie. Le temps sort de ses gonds : à la résurrection du disparu s’accordera finalement, vingt ans plus tard, la punition du criminel de la main même de Pippo. Sur ce récit prenant et prégnant, s’apposerait bien – référence obligée à la Divine Comédie – le titre que donna Albert Londres à l’un de ses reportages sur les enfers créés par l’homme : « Dante n’avait rien vu » !
Michel Boissard