LE COQ ET L’OC
L’enseignement n’a rien perdu de sa verdeur, la pensée de sa pertinence, ni le style de son tranchant. Né à Nîmes en 1923, Robert Lafont demeure le militant de la cause occitane et l’universitaire « romancier » de la langue. Voici qu’il nous procure un essai littéraire, historique et géopolitique désenmêlant les fils étroitement enchevêtrés du pouvoir politique et des pouvoirs linguistiques. En tout temps et tout lieu, la Lettre doit être contrôlée. Langue écrite, elle obéit à un code. Système de communication ou véhicule d’idées, elle est assujettie à l’autorité, voire à la censure du Prince. Echo savant – constamment accessible - d’un apologue paru il y a dix ans sous le titre allitératif et provocateur « Le Coq et l’Oc » (Actes Sud , 1997, 20 euros). Opposant à l’emblème gaulois du roman national, l’autobiographie d’un natif du Sud. Découvrant qu’ici, selon les mots de la philosophe Simone Weil (1909 – 1943) s’entrelace aux valeurs « de culture, de tolérance, de liberté, de vie spirituelle » un « intense patriotisme pour ce qu’on nomme le langage » - autrement dit : la patrie. Dés lors, plutôt que de savoir combien il existe de langues et de littératures dans l’espace hexagonal, nous importe la division – née de l’histoire, relayée par le sentiment collectif – entre l’Oil et l’Oc, entre Nord et Midi. Et sa construction retracée ici depuis la Gaule romaine jusqu’à la création de l’Académie française (1635). D’une synthèse aussi brillante que panoramique, il appert que sous les Capétiens « la France semble avoir fait son plein de Midi occitan ». Le chute de Montségur et la fin de la croisade albigeoise (1244), la construction d’Aigues-Mortes par Louis IX (1240), l’annexion du Comté de Toulouse à la Couronne (1271), en sont autant de bornes-témoins essentielles, mais aussi de lieux de contagion pour le « français » Quand, trois quart de siècle plus tard, le royaume est « déchiré, son avenir incertain » - les Valois sont au pouvoir et la guerre de Cent ans bat son plein – « le français royal » prend un éclat qui lui restera. Il l’a contracté entre Garonne, Durance et Rhône. C’est ce qu’a longtemps oublié l’ « Institution » (ainsi Lafont qualifie-t-il l’officialité intellectuelle) rangeant la langue d’oc au niveau du patois. Ou discriminant trouvères - ayant choisi la « bonne langue », des troubadours - condamnés à figurer en minuscules et bas de page sur le grand livre de la poésie médiévale !
Michel Boissard
L’Etat et la langue, R. Lafont, Sulliver, 2008, 21 euros