LA CHAIR EST TRISTE, HELAS…
L’écriture de Marie Rouanet est un scalpel. A la manière de Colette chroniqueuse, elle allie une profusion d’images à une sensualité mâtinée de cruauté. Pour nous décrire les mésaventures de la chair nourricière en notre temps. Mais ce n’est ni prêche sur le développement durable, ni conversion au bio. Simplement choses vues. Telle cette « fromagerie d’une propreté de laboratoire » implantée dans un décor de Grèce antique ou de Palestine de l’Ecriture sainte… Où l’on rencontre, magnifique et puant, un bouc d’autant plus sublime qu’un seul de ses éjaculats sert avec une « mitraillette à sperme » à féconder une vingtaine de chèvres…Adieu les folâtreries d’antan… Le temps, dit Luther, c’est de l’argent ! Et cette « cour de récréation » dans laquelle les « cochettes », en rut à la pensée qu’elles vont se livrer aux appétits d’un verrat, sont piégées pour être artificiellement inséminées. Afin que le produit de ces noces sélectionnées fournisse en « porc frais ou sous forme de salaisons » un marché toujours plus exigeant ! Et ces « batteries » où poussins, poulettes, poules et coqs deviennent bêtes « au destin des plus misérables ». « Un enfer chtonien » dominé par « une armée de techniciens chargés de réduire de quelques jours la vie d’une volaille donc, aller plus vite et plus économiquement… » Jusqu’à ce cauchemar en forme de réquisitoire : la saucisse sort à soixante kilomètres à l’heure des usines de Bretagne ! La cuisse de dinde est aussi grosse qu’un gigot ! La « poule au pot » est une pondeuse réformée ! Serons-nous longtemps de nouveaux Thyeste (ce héros antique qui mangeait ses enfants en l’ignorant), consommant une nourriture « encasernée, génétiquement contrôlée, désaisonnée » ?
Michel Boissard
Mauvaises nouvelles de la chair, M. Rouanet, Albin Michel, 2008, 15 euros