Le procès des témoins de la Grande Guerre, F. Rousseau

Publié le par Michel Boissard

Le Procès des témoins de la Grande Guerre :

 des voix venues d’en-bas.

 

L’universitaire montpelliérain Frédéric Rousseau relance avec son livre, sous-titré « L’affaire Norton Cru », la question méthodologique essentielle du témoignage en histoire. Débat récurrent mais toujours actuel. La notion de devoir de mémoire est en effet transversale aux polémiques générées aujourd’hui par la Shoah, le régime de Vichy et la Résistance, la guerre d’Algérie. Discipline scientifique, l’histoire peut-elle, particulièrement au XXème siècle, tenir en lisière le témoignage au motif de la rigueur des faits ? La mémoire des témoins de l’évènement,  qui n’est pas simple reflet objectif mais reconstruction psychique, est-elle récusable par le chercheur ?

Dès le départ, Frédéric Rousseau insiste sur le sens du mot témoin selon l’étymologie grecque : martis, le martyr, qui procède lui-même d’un verbe signifiant se rappeler. On pourrait invoquer Pascal qui croyait seulement aux témoins prenant le risque de se faire égorger. L’utilité historique du témoignage serait-elle donc biaisée par la charge affective et idéologique, ou par la volonté de rechercher un effet, que lui communique le témoin ? Loin d’être un jeu byzantin pour spécialistes érudits, cette problématique répond à notre exigence de compréhension de la société, et réagit sur notre comportement éthique et civique.

En focalisant son travail sur Jean Norton Cru, professeur américain d’origine ardéchoise, auteur du classique « Témoins » (1929, réédité en 1993), Frédéric Rousseau remet au jour la controverse suscitée par cette anthologie critique des écrits sur la guerre de 1914-1918, dus aux soldats des tranchées. Mais c’est moins le récit des réactions à cette publication qui nous retient maintenant, que l’interrogation sur la pertinence d’une « science de l’homme qui exigerait pour s’épanouir que l’on coupe le cordon ombilical avec l’expérience des hommes», avec leur mémoire déclarative (Paul Ricoeur). Si Le Feu d’Henri Barbusse et Les Croix de Bois de Roland Dorgelès sont, à en croire Norton Cru, davantage des reconstructions littéraires que des témoignages réels sur le premier conflit mondial, il reste que leurs livres, par delà le chef-d’œuvre, pose la question du rapport entre la fiction et la vérité historique. Mais ce qui est le plus décisif, souligne l’historien, c’est l’irruption sur la scène scientifique du « témoignage de tous et en particulier des plus humbles, reconnu comme un vecteur de valeur universelle et de connaissance utile à l’humanité tout entière. »

 

Michel Boissard.
 

 

Le Procès des témoins de la Grande Guerre, l’affaire Norton Cru, Frédéric Rousseau,

Le Seuil, 2003, 21 euros.

 

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Publié dans articles La Gazette

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