La N.R.F. de Paulhan : le clerc obscur
La N.R.F. de Paulhan : le clerc obscur
Paradoxes et clichés s’entrecroisent lorsqu’il s’agit de parler de Jean Paulhan. Le personnage s’y prête à merveille. Descendant d’un Consul romain et chercheur d’or à Madagascar. Directeur, trente ans durant (de 1925 à 1940, et de 1953 à 1958) de la Nouvelle Revue Française (N.R.F.), l’une des plus prestigieuses du siècle, et remplaçant à l’Académie Française … le romancier à succès Pierre Benoît. Co-fondateur, sous l’occupation nazie, des Lettres Françaises, et contempteur lucide de l’épuration intellectuelle en 1945.
La passionnante étude de Laurence Brisset a le remarquable mérite de mettre en perspective paradoxes et clichés. Celui qui fût affublé du titre d’éminence grise ou de directeur de conscience des lettres françaises, était un écrivain qui pratiquait l’art du « biais » et avait épousé le « parti du contraire ». Spécifiquement nîmois, l’art du biais voit les deux côtés à la fois, fait sa part à l’avers et au revers, rusant ainsi avec la réalité. Quant au parti du contraire, c’est plus que le reboussier, celui qui, dit Paulhan, s’inspirant des paroles du Christ « tient le dehors pour le dedans, et le dedans pour le dehors »…
Appliquées à la littérature, ces méthodes ont fait de Paulhan un « découvreur » qui apprécie en même temps Giraudoux et Céline, Saint-John Perse et Georges Limbour, Aragon et Drieu la Rochelle, Mauriac et Sartre, Chardonne et Saint-Exupéry … Loin de la réputation de duplicité que lui valût sa magistrature littéraire de clerc obscur, Paulhan régnait avec un humour décapant sur ses divisions et ses doutes propres, parce qu’il défendait la littérature. Pour reprendre les mots de Julien Gracq ce « compagnon de route stimulant et incommode, cette modestie admirable et inquiétante, ce regard à la fois fraternel et étranger » manque cruellement au paysage intellectuel contemporain.
Michel Boissard
La N.R.F. de Paulhan, Laurence Brisset, Gallimard, 2003, 28,5 euros.