la tauromachie selon Socrate
La tauromachie selon Socrate
Peut-on philosopher à propos de la corrida ? Et si tel est le cas, exerce-t-on sa réflexion critique sur un art, un jeu, un sport ou un rite ? Directeur du département de philosophie de l’Ecole normale supérieure, Francis Wolff risque l’exercice. Non sans quelques raisons. La passion, d’abord : celle de l’aficionado. Dont la dilection pour l’art du toreo opère la fusion entre « deux émotions contraires, la peur et la beauté ». L’exigence conceptuelle, ensuite. Quelle que soit la « nature » de la corrida, elle touche à des valeurs. Le combat, forcément inégal, entre l’homme et le taureau bravo, suivi de la mise à mort du fauve, pose naturellement une question éthique. D’autre part, depuis « la révolution formelle de Juan Belmonte » au début du XXè siècle, les amateurs de tauromachie, les zélateurs des toreros, mettent l’accent sur l’esthétique de l’affrontement. Sur la démiurgie par quoi le mæstro « donne forme humaine – familière – à un matériau brut – la charge du taureau ». Dans l’une et l’autre occurrence, la corrida devient un objet philosophique identifiable. Francis Wolff s’attache à le démontrer en interrogeant la sphère de l’animalité. Qu’est-ce donc qu’une espèce, domestique ou sauvage ? Quel type de rapports – adaptation ou ajustement – nous lie à l’une et l’autre ? Rappelant l’enthousiasme d’une arène dressé au cri répété de « Torero ! Torero ! », le philosophe se demande quel autre artiste entend le public scander son identité professionnelle pour saluer son exploit. Valorisant, du coup, les vertus canoniques du combattant : le courage, la vergogne, la domination de soi et la loyauté. Toutes chose qui, formalisées dans les « Dix commandements du torero pour être torero », nourrissent chez le spectateur de la corrida, « un plaisir chaste et charnel, physique et spirituel, vital dans son fond et désintéressé dans sa forme ».
Michel Boissard
Philosophie de la corrida, F. Wolff, Fayard, 2007, 20 euros