LA VOCATION DU BONHEUR
Stendhal s’essayait à la chasse au bonheur. Jean Giono est l’un de ses épigones. Le recueil de lettres inédites, publié par sa fille, illustre cette propension profonde, violente, égoïste de Giono à être heureux. Réaction aux horreurs de la guerre - il fit Verdun, et « Le Grand Troupeau » est un des plus saisissants romans sur 14/18 - cette revendication en forme de vocation transparaît dans telles lettres de… 1917 à ses parents : « …Le paquet de tabac fin ne déplaît pas à ma philosophie (…) Le pâté de sanglier était excellent (…) J’ai reçu La Feuille littéraire. Si vous saviez comme elle me fait plaisir. » Ce n’est pas simplement donner le change. La duchesse Ezzia l’écrit à son fils Angelo : il faut se promener comme un jasmin au milieu de tous (Le Hussard sur le toit). A maintes reprises, dans les échanges épistolaires avec Elise, sa femme, Aline et Sylvie, ses filles, on perçoit la présence physique obsédante des sens. Ouïe avec la musique - Bach, Monteverdi, Mozart ; ou le vent. Odorat grâce aux parfums culinaires exaltés par les plats dus au talent de la piémontaise Fine. Toucher avec les manuscrits de l’écrivain : lourdes rames de papier jaune paille, porte-plume trempé dans l’encre noire comme de Chine… Et l’on éprouve la prégnance d’une générosité humaine qui fait écho à ces lignes de « Que ma joie demeure » : « Moi je vous dis que c’est ce que vous donnez qui vous fait riche. »
Michel Boissard
J’ai ce que j’ai donné, J. Giono, Gallimard, 2008, 18 euros.