LA « BOITE NOIRE » DE LA MEMOIRE
Le docteur Selma Moufid est le double romanesque de l’écrivaine Malika Mokeddem. Issue d’une famille pauvre du sud algérien. S’en étant « sortie » par les études et le rejet de la Tradition. Devenue comme elle médecin à Montpellier. Toutes deux nostalgiques d’une lumière qui s’appelle liberté. Et victimes d’un « accident vital de mémoire » - comme on parle d’un AVC (accident vasculaire cérébral) – superposition du présent et du passé. De même que la petite madeleine émiettée dans du tilleul réveille l’enfance de Marcel Proust à Combray, de même la photo sur portable d’une de ses patientes - inexplicablement décédée – rappelle à Selma l’ infanticide, commis par sa propre mère, dont elle fut le témoin adolescent. Suit une quête de vérité - voyage initiatique vers le pays des origines. Pourquoi ce meurtre ? Comment s’est-il englouti dans les ténèbres du souvenir ? Que veut dire son resurgissement ? Peinture de deux âmes fortes - Selma et sa mère - blocs d’incompréhension qui s’affrontent, mais aussi duo d’une irréfragable tendresse, le roman s’inscrit dans l’histoire de la nation algérienne. Entre archaïsme et modernité, lutte pour l’indépendance et terreur intégriste de la guerre civile. Comme dans le film éponyme de Pasolini, l’héroïne grecque Médée – le symbole de l’infanticide – hante la terre brûlée des Hauts Plateaux. « Les accidents des oueds, la coulée des palmiers et des lauriers, leurs incrustations de jade dans les déclinaisons de l’aridité. Puis, l’aube sur le désert, dans cet espace minéral, une hallucination suscitée par les incantations du Coran. » Voici enfin - référence au Faulkner de « Tandis que j’agonise » - le dérisoire et solennel cortège funèbre d’ une mère « morte du cœur » ( !), dont on relève la subliminale présence sur cette « boite noire » de la mémoire qu’est la conscience des vivants.
Michel Boissard
Je dois tout à ton oubli, M. Mokeddem, 2008, Grasset, 14,90 euros