Le goûter chez Dieu, Frédérique Hébrard

Publié le par Michel Boissard

Le goûter chez Dieu : souvenirs d’une pantailleuse

 

 

Est-ce un roman que nous procure Frédérique Hébrard ? La narratrice du « Goûter chez Dieu » franchit les portes du temps. Ravie en esprit comme le dit l’Ecriture, la voici simple mortelle invitée à la table de l’Eternel au milieu des vertes prairies. On se prend à évoquer Ulysse dont « L’Odyssée » le conduit chez les morts pour découvrir le sens initiatique du voyage qu’est son existence. Mais c’est Dante que cite l’auteur, vers le Paradis et non les Enfers que la dirigent ses pas sur le chemin de la vie.

Au séjour des bienheureux elle retrouve la mémé suffragette qui impressionna si fort son enfance. Elle rencontre Félix, fils de Pauline, le grand-père Mazauric auquel Nemausus doit tant de sa renommée de Colonia Augusta. Elle côtoie le cousin Georges tombé à vingt ans devant Verdun dans son bel uniforme bleu horizon. Mais elle n’y voie pas André et Lélette, ses parents André Chamson et Lucie Mazauric. Ce n’est point qu’ils ont été chassés du Royaume ; c’est sans doute que leur fille ne supporterait pas « l’incandescence, la fulguration » de ces retrouvailles. Mais voici qu’elle tombe sur le chat Tybert, un greffier doué de la parole, dont le discours sage et cocasse scande les étapes de la déambulation de Riquette (diminutif de Frédérique) à travers les arcanes de sa mémoire de femme et d’écrivain.

Bien davantage qu’une fiction, ce récit recueille les souvenirs d’une pantailleuse – dans la langue de Mistral quelqu’un qui « laisse son esprit voguer, vaguer, divaguer, rêver ». Cela nous vaut quelques beaux portraits d’amis de ses père et mère : Gide, Guéhenno, Wurmser, Andrée Viollis, l’équipe de l’hebdomadaire Vendredi au temps du Front Populaire. Et, parce que Frédérique Hébrard tient de famille l’esprit de rébellion, cet hommage fraternel à ceux qui firent la Résistance intellectuelle : de Vercors à Saint-Exupéry et Cassou, d’Aragon à Malraux… Enfin, entremêlant les volutes du temps, cette étonnante chanson d’amitié qu’elle dédie au « grand Maurice », Maurice Chevalier.

Dans la lignée de La chambre de Goethe et de La citoyenne, Frédérique Hébrard a écrit un livre allègre mais jamais primesautier, grave sans être pesant. Un livre plein d’amour de la vie. Ce qui de nos jours passera, peut-être, pour une grande nouveauté.

 

Michel Boissard
 

 

Le goûter chez Dieu, Frédérique Hébrard., Plon, 2003, 17 euros.

 

 

 

 

 

 

Publié dans articles La Gazette

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